Jardin d'Essai : ce que les algorithmes ont à voir avec le sexisme

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Le 6 mai 2026, les lycéennes du lycée Jardin d’Essai aux Abymes ont boycotté leurs cours pour dire stop. La veille, une « tier-list » classant des dizaines de leurs camarades avec des catégories humiliantes et des photos prises sans consentement avait circulé sur les réseaux. Cinq plaintes ont été déposées. Le rectorat a condamné « avec la plus grande fermeté », activé une cellule d’écoute et lancé des procédures disciplinaires. Ce qui a suivi — la mobilisation des élèves, le soutien des enseignants, la réaction institutionnelle sans déni — mérite qu’on s’y arrête. Pas seulement pour dénoncer. Pour comprendre le mécanisme.
Cet article est co-rédigé avec Audrey Robinel, chercheur IA, enseignant au lycée Jardin d’Essai et lab manager du BIK’LAB. Audrey et Oliver sont tous les deux impliqués au BIK’LAB, un fablab associatif guadeloupéen engagé pour l’égalité des chances dans le numérique et la société.
Ce qui s’est passé au Jardin d’Essai — et ce qui a suivi
Remarque
Ce n’est pas l’existence du sexisme dans un lycée en 2026 qui est surprenante. C’est la rapidité et la clarté avec lesquelles les élèves, les enseignants et l’institution ont refusé de le laisser passer.
Le mardi 5 mai 2026, une liste circule. Des lycéens ont extrait des photos de leurs camarades féminines depuis leurs réseaux sociaux — sans consentement — pour les classer dans des catégories allant de “ballon d’or” à “je ne la touche pas avec un bâton”. Une tier-list. Un format de jeu. Appliqué à des personnes réelles, à leurs corps, à leur valeur présumée.
Le lendemain matin, les lycéennes sont là avant les cours. Pas pour la médiatisation. Pour dire que c’est inacceptable. Elles seront rejointes par des camarades — garçons compris — d’autres lycées et collèges de Guadeloupe. Les groupes WhatsApp des établissements ont vibré toute la journée pour coordonner et conscientiser. Je suis admiratif de cette action spontanée et de l’étendue de la mobilisation dans les établissements de l’académie de la Gualedoupe.
Ce qui m’a aussi touché, en tant que parent, c’est la suite. Le proviseur s’est rangé aux côtés des élèves. Les enseignants se sont positionnés. Le rectorat n’a pas attendu : condamnation ferme, cellule d’écoute activée, procédures disciplinaires lancées dans la journée. Pas de mutisme institutionnel. Pas de minimisation. Six garçons convoqués, plusieurs exclusions temporaires, cinq plaintes déposées. La qualification retenue par les enquêteurs : “diffusion de publications à caractère sexuel générées par algorithme” — ce qui signifie que des outils d’IA étaient probablement impliqués dans la production ou la transformation des images.
Les mêmes réseaux qui avaient servi à diffuser la liste ont servi à organiser la riposte. C’est le premier retournement à noter.
France Inter · L'info En Guadeloupe, des lycéennes victimes de photomontages dégradants — une enquête ouverte et 15 plaintes déposéesLes algorithmes font leur travail. Le problème, c’est lequel.
Remarque
Un algorithme de recommandation ne cherche pas ce qui est vrai ou juste. Il cherche ce qui retient l’attention — et les contenus qui humilient, classent ou opposent retiennent davantage l’attention que les contenus qui informent.
Audrey Robinel a rédigé une note après la mobilisation, à destination de ses élèves. Il l’a intitulée “Le produit, c’est vous.” La première question qu’il leur pose :
Combien payez-vous pour vos réseaux sociaux ? Rien. Donc comment gagnent-ils de l’argent ? Publicité et vente de vos données. Et pour gagner encore plus ? Vous garder captifs le plus longtemps possible. En ligne, si vous ne payez rien, c’est que vous êtes le produit.
— Audrey Robinel, chercheur IA, enseignant et lab manager du BIK’LAB
Le mécanisme est simple une fois qu’on le voit. Les contenus qui suscitent une réaction forte — colère, indignation, conflit, classement humiliant — génèrent plus d’engagement que les contenus neutres. L’algorithme les pousse donc mécaniquement. Au fil du temps, l’utilisateur voit de moins en moins de contenus variés, et de plus en plus de contenus qui ressemblent à ses réactions passées. C’est la chambre d’écho : le cercle se referme, la voix qui remet en question disparaît, les créateurs de contenus vont de plus en plus loin pour rester au premier plan.
Sur les questions de genre, ce mécanisme a des conséquences documentées. Des recherches publiées en 2024-2025 montrent le rôle des systèmes de recommandation de YouTube et TikTok dans l’amplification de contenus masculinistes et misogynes — sans décision humaine consciente : l’algorithme a simplement poussé ce qui généraient le plus d’engagement. Des mouvements comme les INCEL se sont structurés et radicalisés via ces dynamiques. Des influenceurs toxiques en vivent commercialement. L’opposition hommes-femmes est devenue un terrain de conflit rentable pour les plateformes.
Audrey le formule ainsi, avec une précision qui mérite d’être citée telle quelle :
Un homme poste des photos de lui torse nu, on le félicitera pour sa prise de muscle. Une femme poste quelque chose de similaire, en tenue de sport, et tout de suite les remarques sont sexistes. Certaines femmes choisissent de vendre leur image — mais d’autres sont simplement elles-mêmes, et se retrouvent dans la même catégorie. Le contrôle de leur image leur échappe. Sur beaucoup de réseaux, les femmes deviennent le produit vendu.
— Audrey Robinel, chercheur IA, enseignant et lab manager du BIK’LAB
Ce n’est pas une métaphore. C’est mécanique.
L’IA dans tout ça : une porte supplémentaire
Le cyber-dénudage par IA est l’un des axes qu’Audrey utilise pour sensibiliser ses élèves aux dérives de l’IA et des algorithmes — et à leur effet d’amplificateur sociologique : des outils conçus pour maximiser l’engagement qui finissent par amplifier mécaniquement le bruit sexiste et masculiniste. Les outils qui génèrent des images sexualisées à partir de photos existantes sont désormais accessibles à n’importe quel lycéen — en quelques clics, sans compétence technique. C’est une violence sexiste de plus, avec une particularité : elle est produite à la demande, à grande échelle, sans que la victime en soit nécessairement informée, parfois sans même qu’elle sache que ces images existent. Audrey le pose clairement : derrière cette facilité apparente, il y a une violence réelle, un acte délibéré, et des conséquences durables pour celles qui en sont victimes.
Il ouvre aussi, en tant qu’enseignant, sur ce que l’IA peut faire d’autre — ses usages légitimes, créatifs, professionnels. Pas pour relativiser. Pour que ses élèves comprennent la différence entre un outil et l’usage qu’on en fait. L’IA n’a pas inventé le sexisme. Elle lui a donné un accélérateur.
Attention
Le cyber-dénudage par IA est une violence sexiste numérique. En France, diffuser ou produire de telles images est pénalement sanctionné — et la qualification “publications à caractère sexuel générées par algorithme” retenue dans l’affaire du Jardin d’Essai en est la confirmation judiciaire.
L’IA n’a pas inventé le problème. Elle l’a rendu plus accessible et plus difficile à contenir.
BIK’LAB : le terrain commun
Audrey Robinel et moi nous croisons au BIK’LAB — fablab associatif, mobile, scientifique et solidaire, basé en Guadeloupe. Sa mission : l’inclusion numérique des habitants de l’archipel, avec une attention portée aux publics éloignés des métiers de la tech — femmes, jeunes des quartiers.
Remarque
Le BIK’LAB travaille depuis plusieurs années à démystifier le numérique pour les publics guadeloupéens les plus éloignés de ces métiers. Des ateliers coding, impression 3D, électronique open-source, media lab — itinérants et ancrés dans la réalité sociale de l’archipel. Ce n’est pas une réponse suffisante au sexisme algorithmique. Mais c’est le terrain depuis lequel on parle ici.
Les mêmes outils qui ont servi à agresser des lycéennes le 5 mai ont servi à organiser leur riposte le 6. Les algorithmes sont neutres dans leur conception — et terriblement orientés dans leurs effets.
Ce qu’on peut faire — sans attendre
La mobilisation des élèves du Jardin d’Essai a produit quelque chose de rare : une réaction institutionnelle rapide et sans ambiguïté. Mais l’algorithme, lui, continue de fonctionner.
Quelques gestes concrets : identifier les contenus qui cherchent à provoquer une réaction émotionnelle forte plutôt qu’à informer — colère, classement, conflit. Diversifier délibérément ses sources pour ne pas se retrouver enfermé dans une chambre d’écho. Et parler. Et agir. Ce que ces lycéennes ont fait le 6 mai n’était pas spectaculaire — c’était simple et suffisant pour déclencher une réaction collective. Et c’est ça qui été très fort.
Sur les questions de présence en ligne et de visibilité numérique, les mêmes mécanismes s’appliquent aux entreprises : subir passivement les algorithmes, ou comprendre comment ils fonctionnent pour en reprendre le contrôle.
Sources
- Lycées Jardin d’Essai : des lycéennes manifestent après la diffusion d’une liste sexiste en ligne — La 1ère Guadeloupe
- « On veut simplement la justice » : les lycéennes de Jardin d’Essai s’unissent — RCI Guadeloupe
- Guadeloupe : des lycéennes se mobilisent contre le sexisme et le masculinisme — Révolution Permanente
- L’école doit redevenir un sanctuaire — La 1ère Guadeloupe
- Tribune originale : Audrey Robinel, “Le produit, c’est vous” — diffusée en interne après la mobilisation du 6 mai 2026
- Le BIK’LAB — fablab mobile, scientifique et solidaire en Guadeloupe
- Sur l’amplification algorithmique des contenus masculinistes : Journal of Quantitative Description: Digital Media, 2024 — lien
- Page Kimoun — IA et automatisation marketing en Guadeloupe