Analyses

Souveraineté numérique en Guadeloupe : du câble jusqu'à l'usage

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Ce que vingt-cinq ans à développer le web des entreprises guadeloupéennes m’ont appris sur la souveraineté numérique — du câble jusqu’à l’usage.
Souveraineté numérique en Guadeloupe : du câble jusqu'à l'usage

🇬🇧 Read in English : Digital Sovereignty in the Caribbean: From Cable to Click

On n’a jamais autant parlé de souveraineté numérique. L’État a lancé son Indice de Résilience Numérique à Bercy en janvier 2026, et le CIGREF chiffre à 265 milliards d’euros la dépendance numérique de l’Europe vis-à-vis de fournisseurs largement extra-européens. Mais ici, en Guadeloupe, ce mot a un sens très concret que je côtoie depuis longtemps : au début des années 2000, j’ai dirigé la technique d’un opérateur local — à l’époque, tout le territoire tenait à un seul câble sous-marin. Mais l’essentiel de mon parcours, depuis vingt-cinq ans, je l’ai passé de l’autre côté : à développer des sites, des applications et des présences en ligne pour les entreprises d’ici. Cette double vue, du câble jusqu’à l’usage, change la façon de comprendre ce que « souverain » veut dire — et ne veut pas dire — pour une entreprise.


Souveraineté numérique : ce que le mot veut dire (et ce qu’il ne veut pas dire)  

  Astuce

Être souverain, ce n’est pas tout héberger soi-même : c’est comprendre ses dépendances, garder la main, et pouvoir changer d’avis sans tout casser.

Le mot fait peur ou fait vendre, selon qui l’emploie. Remettons-le d’aplomb. La souveraineté numérique, ce n’est pas l’autarcie, et ce n’est pas non plus « mes données restent dans l’archipel, donc je suis tranquille ». C’est la capacité à savoir de quoi je dépends, à pouvoir récupérer mes données et mes accès quand je veux, et à ne pas me retrouver prisonnier d’un seul fournisseur.

C’est exactement le sens que lui donne l’Indice de Résilience Numérique présenté par l’État début 2026 : la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit par la maîtrise de ses dépendances. Une donnée hébergée chez un grand acteur reste soumise à la loi du pays de cet acteur — c’est tout l’enjeu de textes comme le Cloud Act. Le sujet n’est pas de désigner un coupable, mais de regarder lucidement où passe la valeur, et qui peut, un jour, fermer le robinet.

Pour une entreprise guadeloupéenne, la bonne question n’est donc pas « comment tout contrôler ? » — c’est hors de portée — mais « comment garder assez de marge de manœuvre pour ne jamais être pieds et poings liés ? ».

Ce que j’ai appris quand toute la Guadeloupe tenait à un seul câble  

J’ai été directeur technique de Mediaserv, en Martinique puis en Guadeloupe. À cette époque, le câble Americas-2 était l’unique raccordement de la Guadeloupe à l’internet mondial. Un seul fil au fond de l’océan pour tout un territoire : pas de redondance, et la moindre maintenance ralentissait l’archipel entier. Quand vous avez vécu ça de l’intérieur, vous ne regardez plus jamais une connexion comme un acquis.

Le contraste m’a sauté au visage. Juste avant, à L’Atelier de BNP Paribas, je disposais de 45 Mbit/s symétriques pour une équipe d’une vingtaine de personnes, des serveurs et des agents de veille — nous diffusions même deux directs vidéo par jour, à une époque où le streaming vidéo restait réservé aux grosses organisations — nous étions alors partenaires RealMedia et Pinnacle. En arrivant au siège de Mediaserv en Guadeloupe, pour héberger localement quelques sites et assurer la diffusion de radios locales, je disposais de… 2 Mbit/s. Cette bande passante famélique et hors de prix n’était pas une fatalité technique : elle était la conséquence directe d’un raccordement unique, qui limitait la concurrence et entretenait la dépendance.

J’ai passé les années suivantes à sensibiliser les acteurs locaux — chambres consulaires, entrepreneurs, monde associatif — à une idée simple : tant que nous dépendrions d’un seul lien, nous resterions fragiles. Le nouveau câble Caribbean Connect, présenté à l’automne 2025 et en cours de déploiement, va réellement améliorer les choses — j’en détaille les coulisses dans d’où vient vraiment l’internet en Guadeloupe. Mais il nous reliera au monde en passant par Porto Rico, territoire américain. Plus de capacité, oui ; une dépendance qui change de forme, aussi.

La bande passante, miroir de notre vitalité économique  

  Astuce

La bande passante d’un territoire, et surtout l’usage qu’on en fait, en dit plus long sur sa santé économique que bien des indicateurs.

De cette expérience, j’ai tiré une grille de lecture que j’utilise encore. La bande passante disponible pour l’utilisateur final, en envoi comme en réception, est un bon thermomètre de comparaison entre territoires. Mais le chiffre brut ne suffit pas : ce qui compte vraiment, c’est ce qu’on en fait.

Une connexion qui ne sert qu’à consommer — visionner des contenus, utiliser des services hébergés ailleurs — fait sortir de la valeur du territoire. Une connexion qui sert à créer — produire des sites, des services, des contenus économiques, artistiques ou culturels d’ici — fixe cette valeur sur place. Deux territoires peuvent afficher le même débit et ne pas avoir du tout la même vitalité, selon qu’ils sont en bout de chaîne ou en train de bâtir la leur.

C’est là que la souveraineté cesse d’être un débat d’ingénieurs pour devenir une question d’économie locale.

La vraie bataille est économique  

  Attention

Chaque abonnement numérique payé à un acteur lointain, c’est de la valeur qui quitte le territoire — et qui ne finance ni l’emploi ni la formation d’ici.

Prenons un exemple concret. Une petite structure qui remplace une tâche par un ou deux abonnements à Claude, c’est exactement 200 à 400 euros qui partent chaque mois vers les États-Unis. Sur une année, c’est l’équivalent d’un à deux SMIC qui sortent du territoire, sans alimenter l’économie locale ni former personne ici. Ce n’est pas l’IA qui « détruit » de l’emploi : c’est un déplacement de valeur qui, faute d’anticipation, amplifie des fragilités déjà installées.

Et ce n’est pas une hypothèse. On observe déjà le phénomène dans le commerce. Le rapport de l’IEDOM montre que le chiffre d’affaires du commerce recule en Guadeloupe quand il progresse au niveau national, parce que des plateformes extra-territoriales captent une part croissante de la demande locale sans rien redistribuer sur place. J’en ai parlé en détail dans notre lecture du rapport IEDOM. Le risque, avec le numérique et l’IA mal intégrés, c’est de rejouer au travail ce que l’e-commerce a déjà fait au commerce : une économie de comptoir, version dématérialisée.

La bonne nouvelle, c’est que la dématérialisation peut aussi nous libérer. Les compétences existent ici — l’Université des Antilles forme à l’intelligence artificielle et au logiciel libre, et son centre de calcul intensif travaille sur des sujets de pointe. La matière grise et les moyens sont là. La question est de savoir si nous les employons à produire localement, ou si nous nous contentons de consommer ce qui est conçu ailleurs.

Une île sait tenir en mode dégradé : la « sécurité civile numérique »  

Il y a une chose que les territoires insulaires savent faire mieux que beaucoup : tenir en mode dégradé. Nous vivons avec les cyclones, les séismes, le risque de submersion. Cette culture du risque, nous ne l’avons pas encore vraiment transposée au numérique — alors qu’il est devenu une infrastructure aussi vitale que l’eau ou l’électricité.

J’appelle « sécurité civile numérique » cette idée : appliquer au numérique les réflexes de la sécurité civile — anticiper, former, s’exercer, prévoir des solutions de repli. En 2015, lors du premier exercice CaribeWave en Guadeloupe, alors que je présidais le GwadaLUG, nous avons monté avec une poignée de bénévoles un pont WiFi entre La Désirade et Saint-François : un réseau de secours citoyen, capable de rétablir des services en mode dégradé. Des gens d’ici, formés, avec du matériel accessible. À la même époque, nous avions lancé un fournisseur d’accès associatif, dans l’esprit de la fédération FDN : logiciels libres et réseaux indépendants.

  Remarque

Une organisation de taille modeste que nous avons accompagnée dans le nord Grande-Terre avait toutes ses données chez un prestataire injoignable. Premier chantier : reprendre la main sur les accès et mettre en place une sauvegarde réellement récupérable, en local et dans le cloud. Pas de prouesse technique — juste de l’anticipation.

Ce que ces expériences m’ont appris tient en une phrase : la résilience n’est pas un produit qu’on achète, c’est une capacité qu’on construit, avant la crise.

« La souveraineté numérique, sur une île, ne se décrète pas. Elle se construit par des choix — sur ses outils, ses données, ses fournisseurs — faits avant que la crise ne les impose. »

— Olivier Watté, dit Oliver · fondateur de Kimoun

Ce que ça change pour votre entreprise  

Concrètement, garder la main ne demande pas de tout révolutionner. Cela tient à quelques principes que j’applique depuis vingt-cinq ans, pour mes clients comme pour moi :

Choisir des briques logicielles que l’on maîtrise, en privilégiant le libre quand c’est pertinent, pour pouvoir auditer et faire évoluer sans demander la permission à personne. Travailler avec un hébergeur éthique et européen quand on externalise — un datacenter en France, conforme au RGPD et attentif à son éco-index, qui garantit la réversibilité plutôt que le verrouillage. Et penser son organisation pour qu’elle continue de tourner même quand le lien faiblit : un mélange de local et de cloud, des sauvegardes des deux côtés, des procédures simples. Cette architecture, je l’ai vue prouver sa valeur en conditions réelles, notamment pour basculer en télétravail du jour au lendemain pendant le Covid.

Tout cela commence par un état des lieux honnête. J’ai décrit ailleurs, à travers le scénario d’une coupure de 72 heures, ce qui se passe quand on ne l’a jamais fait. La première étape n’est pas d’acheter une solution : c’est de savoir de quoi votre activité dépend vraiment. C’est précisément le rôle d’un audit de résilience numérique — cartographier vos dépendances, repérer vos points de rupture, et décider en connaissance de cause. Le reste — un site qui tient la charge, un hébergement maîtrisé — en découle naturellement.

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