Bureautique et messagerie libres : la Guadeloupe va-t-elle suivre ?

🇬🇧 Read in English : Open-Source Office & Email: Will the Caribbean Follow Europe?
Le 6 février 2025, le procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, a perdu l’accès à sa messagerie Microsoft après avoir été visé par des sanctions américaines. Il a dû basculer en urgence vers une messagerie suisse. Microsoft conteste avoir coupé le service de sa propre initiative — mais le mal était fait : l’Europe venait de comprendre, en direct, qu’un outil de travail aussi banal qu’un email pouvait devenir un levier géopolitique. Depuis, le mouvement vers les logiciels libres s’accélère partout sur le continent. Et je me pose une question simple : et nous, en Guadeloupe ?
L’électrochoc européen : un email coupé révèle la dépendance
Cette affaire a fait l’effet d’un révélateur. La Cour pénale internationale a depuis décidé d’adopter OpenDesk, une suite collaborative libre développée par le centre allemand pour la souveraineté numérique. Et au-dessus, les États ont embrayé.
La France mène la charge avec LaSuite, l’écosystème d’outils libres porté par la direction interministérielle du numérique, qui vise à remplacer Microsoft et Zoom dans l’ensemble des services de l’État d’ici 2027. Sa messagerie sécurisée Tchap est utilisée par environ 400 000 agents chaque mois début 2026. À l’échelle locale, la ville de Lyon a engagé le remplacement progressif de Microsoft Office par OnlyOffice, et de Windows par Linux. Côté éditeurs, Nextcloud — la brique de partage de fichiers la plus répandue dans le secteur public européen — annonce que ses demandes entrantes ont triplé sur l’année 2025.
Tout cela s’est coordonné au Sommet sur la souveraineté numérique européenne, à Berlin en novembre 2025, qui a lancé une task-force franco-allemande rejointe par les Pays-Bas, l’Italie et la Slovénie. Bref : ce n’est plus une lubie de militants du libre, c’est une politique publique assumée.
Ce que je fais, moi, depuis le siècle dernier
Remarque
Une association des Abymes m’a contacté en 2024 : ses messages partaient régulièrement en spam chez ses destinataires, et elle utilisait une boîte mail grand public gratuite. Après passage sur une messagerie professionnelle infogérée, le problème de délivrabilité a quasiment disparu, et l’association a récupéré un calendrier et un carnet de contacts partagés entre ses bénévoles.
Je n’ai pas attendu l’affaire Khan pour m’y mettre. J’héberge mes fichiers et ceux de mes clients sur Nextcloud depuis longtemps — depuis l’époque où l’outil s’appelait encore ownCloud — plutôt que sur des services en apparence gratuits comme Dropbox. Pour la bureautique, j’utilise LibreOffice, et avant lui OpenOffice, depuis le siècle dernier. Pour la messagerie, je propose aux clients de Kimoun un service Zimbra 100 % infogéré, avec partage de calendriers et de contacts, hébergé en France dans un datacenter OVH.
Ce choix n’est pas idéologique, il est stratégique. OVH, c’est l’hébergement soumis au RGPD et non au Cloud Act américain, un éco-index maîtrisé, et surtout la réversibilité : vous pouvez partir avec vos données, sans pénalité. Et avec le recul, cette habitude m’a donné une vraie longueur d’avance, pour une raison qu’on sous-estime presque toujours : le format des fichiers.
Le vrai sujet n’est pas le logiciel, c’est le format
« Changer de logiciel, c’est l’affaire d’un week-end — une migration, dans notre jargon. Par contre, un format de fichier peut vous rendre captif dix ans : c’est ça le piège. »
— Olivier Watté, dit Oliver · fondateur de Kimoun
Attention
Un format propriétaire fermé, c’est une porte dont l’éditeur garde la clé. Le jour où il augmente ses tarifs, change ses conditions ou disparaît, vos documents restent derrière la porte. La captivité n’est presque jamais un choix conscient : c’est l’option par défaut, celle qu’on subit faute d’avoir posé la question au départ.
En travaillant depuis toujours avec des formats interopérables, ouverts et documentés, je n’ai jamais — pardon, mes clients n’ont jamais — été pris en otage par un éditeur. C’est ça, le cœur de la souveraineté numérique au quotidien : pas un drapeau, mais la capacité concrète de changer d’outil, de prestataire, de pays d’hébergement, sans tout reconstruire. L’interopérabilité contre le lock-in. C’est moins spectaculaire qu’un email de procureur coupé, mais c’est exactement le même combat.
Aux collectivités de Guadeloupe : un indice de maturité
Astuce
L’adoption, ou non, d’outils libres infogérés localement n’est pas qu’un choix technique : c’est un marqueur du degré de maturité économique et technologique d’un territoire.
Quand une collectivité fait le choix d’outils libres créés ou infogérés localement, elle fait bien plus que réduire une facture de licences. Elle garde la valeur sur le territoire, elle alimente une filière locale de compétences, elle reprend la maîtrise de ses données. À mes yeux, c’est à la fois un indice et une étape de maturité : les territoires qui franchissent ce pas sont ceux qui ont cessé de se penser en simples consommateurs de technologie importée.
Lyon l’a fait. Des Länder allemands et des villes danoises l’ont fait. La question n’est donc pas « est-ce possible ? » — c’est « qu’est-ce qu’on attend ? ». Et l’argument insulaire joue en notre faveur : un outil maîtrisé localement, c’est aussi un outil qui reste opérationnel quand la liaison vers l’extérieur faiblit.
Aux entreprises et aux associations : on n’est plus dans le « yaka »
Astuce
Près de 6 milliards d’euros de revenus et 60 000 emplois directs en France : la filière open source croît plus vite que l’ensemble du secteur numérique.
Le même raisonnement vaut pour mes clients — entrepreneurs, artisans, associations. Adopter une bureautique libre et une messagerie souveraine, ce n’est plus un pari hasardeux réservé aux geeks. Les outils sont matures, compatibles avec vos vieux fichiers, et accompagnés.
Et c’est là que je veux insister sur un point qu’on oublie trop souvent dans les débats nationaux : la compétence existe ici. L’Université des Antilles forme localement des jeunes à l’intégration et à la maintenance de ces outils. Autrement dit, on a les logiciels, on a les infrastructures (un hébergement éthique et des outils non captifs sont à portée de main), et on a la main-d’œuvre qualifiée sur le territoire. On n’est plus dans le « yaka » — les belles intentions — mais dans le « yapuka » : il ne reste plus qu’à s’y mettre.
Je n’ai pas de forum sur ce blog, et la question que je vous laisse mérite mieux qu’un silence : à votre niveau — collectivité, entreprise, association — quel est le premier outil dont vous aimeriez ne plus dépendre ?
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Sources
- Microsoft’s ICC email block reignites European data sovereignty concerns — Computer Weekly
- La France va remplacer Teams et Zoom par une plateforme souveraine — Euronews
- Lyon délaisse la suite Office de Microsoft pour l’open source — Le Monde Informatique
- Sovereign workspace gaining momentum — Nextcloud
- Le marché de l’open source en France et en Europe (2022) — CNLL / Numeum / Systematic
- Sommet sur la souveraineté numérique européenne, Berlin — Conseil de l’UE