Google câble la Caraïbe : ce que ça change, et pour qui

🇬🇧 Read in English : Google Is Cabling the Caribbean: What It Changes, and for Whom
Le 11 août 2026, Google a annoncé trois nouveaux câbles sous-marins vers la Caraïbe : Alisios, Canoa et OlaLuz, tous convergeant vers la République dominicaine. L’enveloppe de première phase, autorisée en juin par le régulateur dominicain, dépasse 500 millions de dollars. C’est l’un des mouvements d’infrastructure les plus lourds qu’ait connus la région, et les Antilles françaises n’y figurent nulle part. Voici ce qui se construit, ce que ça change dans la Caraïbe, et ce que ça ne change pas pour votre entreprise en Guadeloupe.
Trois câbles sous-marins, une seule destination
Astuce
Trois nouveaux câbles et une branche supplémentaire, tous convergeant vers la République dominicaine, reliés aux régions Google Cloud d’Amérique du Nord, d’Europe et du Chili.
Alisios reliera la République dominicaine, le Panama et le Chili. Canoa la reliera aux Bermudes, OlaLuz à la Floride. S’y ajoute une nouvelle branche du câble Firmina, qui y atterrira également. Le tout s’intègre dans une architecture nommée Americas Connect, qui complète les câbles Curie, Nuvem et Sol déjà exploités par Google, et relie ces routes aux régions cloud de Caroline du Sud, de Virginie, de Madrid, de Los Angeles, de Las Vegas et du Chili.
En résumé, la République dominicaine devient le pivot caribéen du réseau de Google. Les routes du Pacifique, de la Caraïbe et de l’Atlantique s’y rejoignent.

Carte officielle du programme Americas Connect. © Google Cloud, publiée le 11 août 2026 sur le blog Google Cloud. Reproduite à des fins d’illustration.
Cette carte dit à elle seule ce qu’un texte peine à résumer. Tout converge vers un point unique, et les Petites Antilles n’y figurent même pas en pointillé.
Un programme qui s’est construit par étapes
Cette annonce d’août est la troisième étape visible d’un programme déployé sur six mois.
Du décret présidentiel à l’autorisation du régulateur
Février 2026. Google annonce la construction d’un port d’échange numérique : un bâtiment de plus de 7 000 m², présenté au Palais national avec le président Luis Abinader et déclaré de haute priorité nationale par le décret 113-26. Travaux de mars 2026 à début 2027. C’est le huitième site de ce type pour Google dans le monde, le premier d’Amérique latine.
Juin 2026. L’Indotel, le régulateur télécom dominicain, autorise le système de câbles le 23 juin (résolution DE-083-2026, au bénéfice de la société Swordfish Infrastructure). C’est ce document qui donne les chiffres les plus précis : l’investissement de première phase dépasse 500 millions de dollars et couvre l’ensemble du projet, port et câbles compris. L’infrastructure est dimensionnée pour quatre câbles internationaux, dont deux dès la première phase vers les États-Unis.
Pourquoi le dossier du régulateur en dit plus que le communiqué
Détail remarquable et peu relayé : le régulateur publie les points d’atterrissement précis, à Cabeza de Toro, section El Salado, district municipal de Verón Punta Cana, province de La Altagracia. L’annonce Google du 11 août, elle, ne donne aucune localisation de station. Pour comprendre une infrastructure, le dossier réglementaire est souvent plus riche que le communiqué.
Août 2026. Les trois câbles et leurs routes sont dévoilés. Aucun montant n’y figure, et aucune source publique ne ventile les 500 millions entre le bâtiment et les câbles. Il existe une enveloppe globale de première phase, pas un budget câble isolé.
Ce qu’on regarde quand on lit une annonce d’infrastructure
Attention
Deux câbles dessinés séparément sur une carte peuvent partager la même station d’atterrissement, la même alimentation électrique et le même conduit terrestre. Dans ce cas, un seul incident les coupe tous les deux.
Pourquoi trois traits sur une carte ne font pas trois chemins
Sur une carte, on voit des traits partant dans des directions différentes, et le cerveau conclut : plusieurs chemins, donc plusieurs chances de rester connecté. C’est vrai en pleine mer. Beaucoup moins à l’arrivée.
Un câble ne s’arrête pas à la plage. Il entre dans une station d’atterrissement, et ses fibres repartent vers l’intérieur des terres. Ces éléments sont mutualisés bien plus souvent qu’on ne l’imagine : ils coûtent cher et les sites viables sont rares. Deux câbles apparemment indépendants peuvent aboutir dans le même local, sur le même transformateur, et repartir dans la même tranchée.
Pourquoi une redondance annoncée n’est pas une résilience démontrée
Une topologie annoncée n’est pas une résilience démontrée. La résilience ne se lit pas sur un schéma, elle s’observe en panne réelle, quand un lien tombe et qu’on regarde si le trafic bascule, en combien de temps, avec quelle dégradation. Les capacités et les dates de mise en service ne sont pas publiées, ce qui est courant à ce stade d’un projet.
Ce que ça change dans la Caraïbe
C’est la question que je pose, et la réponse dépasse largement nos trois territoires.
Des coûts de transit qui peuvent baisser pour les voisins
Jusqu’ici, la Caraïbe se raccordait au monde par des routes dispersées et souvent anciennes, généralement via la Floride ou Porto Rico. Le programme dominicain fait autre chose : il concentre en un point une capacité, un lieu d’échange et un anneau vers les États-Unis. Pour les voisins, la promesse est tangible : trajets plus courts, latence réduite vers les grands services en ligne, et surtout coûts de transit potentiellement plus bas. Dans une région où le prix de la bande passante internationale pèse lourd sur les opérateurs, ce dernier point compte plus que les térabits.
Comment la République dominicaine est devenue un hub régional
S’y ajoute un effet d’entraînement classique : un hub attire des points d’échange, des hébergeurs, des opérateurs de contenu, parfois des centres de données. Punta Cana n’était pas un carrefour numérique il y a deux ans. Le pays s’est positionné, avec un décret, un régulateur qui instruit vite et une visibilité politique assumée. Google n’a pas choisi la République dominicaine par hasard : la République dominicaine est aussi allée chercher Google. Pour les autres États de la zone, c’est une leçon de stratégie plus que de technologie.
Cette constance, je l’ai vue de mes yeux. En 2005, j’ai participé à une délégation d’entreprises guadeloupéennes à Saint-Domingue, aux côtés d’autres acteurs caribéens, la Martinique en tête. On y parlait déjà de faire du pays un pôle technologique régional, avec un Parque Cibernético inauguré cinq ans plus tôt et une volonté politique affichée au plus haut niveau. Vingt ans plus tard, Google y installe son premier port d’échange numérique d’Amérique latine. Ce n’est pas un coup de chance, c’est une politique tenue sur deux décennies.
Qui contrôle l’infrastructure, et à quelles conditions
Cette architecture concentre une part croissante du trafic régional autour d’une infrastructure choisie, financée et contrôlée par un acteur privé, dont les conditions d’accès des tiers ne sont pas publiées. Rien ne garantit qu’un opérateur caribéen non affilié en bénéficiera, ni à quel prix. Une capacité qui existe et une capacité à laquelle vous avez accès sont deux choses différentes.
Et les Antilles françaises ?
Aucun des quatre systèmes annoncés ne mentionne la Guadeloupe, la Martinique ou la Guyane. Google construit son réseau selon sa propre logique, et nous ne sommes ni un marché cloud significatif, ni un point de passage entre le Chili et Madrid.
Ce qui change à court terme, et ce qui peut bouger ensuite
À court terme, rien ne change pour la Guadeloupe : les câbles qui portent votre trafic aujourd’hui sont ceux qui le portaient hier. À moyen terme, en revanche, quelque chose peut bouger, parce qu’une capacité abondante à quelques centaines de kilomètres finit par peser sur les prix et les itinéraires régionaux. Mais cela passera par des accords entre opérateurs, qui ne se décrètent pas et ne se publient pas.
Notre maillage, lui, s’est étoffé au fil des années, d’Americas-II au câble posé au départ de Jarry par la Région en 2006, jusqu’à Caribbean Connect présenté par CANAL+ en octobre 2025. J’ai vu cette évolution de près : quand j’étais directeur technique de Mediaserv en Guadeloupe, le territoire dépendait d’un lien unique, et la bande passante dont je disposais pour l’ensemble des clients se comptait en mégabits. Le raccordement d’aujourd’hui n’a plus rien à voir. C’est précisément ce qui permet de relativiser une annonce : on a déjà vu le paysage changer ici, sans que Google y soit pour quoi que ce soit. J’ai raconté cette histoire dans un article dédié à la façon dont l’internet arrive physiquement jusqu’ici.
Ce que la panne guyanaise a déjà démontré
Le rappel utile est régional. La rupture du câble Americas-II a déjà provoqué une coupure internet totale en Guyane. Ce câble relie la Floride à Fortaleza en desservant Le Lamentin et Cayenne. Un incident, un territoire hors ligne. D’ailleurs, dans sa note de synthèse de mai 2025, l’Arcep identifie explicitement les risques pesant sur les câbles sous-marins intercontinentaux parmi les risques émergents à surveiller.
La question à vous poser lundi matin
Remarque
Observation récurrente en audit. La semaine dernière encore, en auditant un commerce alimentaire de l’agglomération pointoise, ni le dirigeant ni son informaticien ne savaient où étaient hébergés leur caisse et leur messagerie. Ce n’est pas un cas isolé : quand nous posons la question, la réponse la plus fréquente n’est ni « en métropole » ni « aux États-Unis », c’est « je ne sais pas, c’est mon prestataire qui gère ». Sur les audits que nous menons, la cartographie révèle presque toujours au moins un outil vital, souvent la messagerie ou la caisse, dont l’arrêt bloquerait l’activité en quelques heures sans qu’aucun mode dégradé n’ait été prévu.
Vous n’avez pas besoin de savoir quel câble porte vos paquets : l’information est rarement publique. Trois questions plus simples suffisent.
Où sont vos outils ?
Site, messagerie, caisse, facturation, sauvegardes : chacun est hébergé quelque part. Faites la liste, notez l’hébergement en face, et les surprises apparaissent seules.
Que reste-t-il sans lien international ?
Un terminal de paiement qui ne joint plus son serveur, une caisse qui ne charge plus, un devis impossible à envoyer. Passez chaque outil au test des 48 heures hors ligne.
Qu’est-ce qui doit continuer coûte que coûte ?
C’est la seule catégorie sur laquelle investir. Encaisser, joindre ses clients, accéder aux documents du jour : trois fonctions vitales suffisent le plus souvent.
C’est la démarche de notre audit de résilience numérique : cartographier les dépendances, identifier les points de rupture, remettre un plan priorisé. Pas pour devenir autonome, ce qui serait un mensonge, mais pour que la panne d’un tiers ne devienne pas votre crise. Sur la mesure de cette dépendance, j’ai proposé une méthode de notation dans un article consacré à la souveraineté numérique.
Google câble la Caraïbe, et c’est une bonne nouvelle potentielle pour la région, mais ce n’en est pas encore une pour votre entreprise. La seule infrastructure sur laquelle vous avez la main, c’est la vôtre.
Sources
- Google Cloud Blog — Introducing Americas Connect (11 août 2026)
- Acento — Indotel autoriza sistema de cables submarinos de Google en RD, resolución DE-083-2026 (juin 2026)
- Diario Libre — Indotel autoriza sistema de cables submarinos de Google en RD
- Presidencia de la República Dominicana — Google construirá un puerto internacional de intercambio digital en RD (février 2026)
- Arcep — La résilience des réseaux de communications électroniques, note de synthèse « Réseaux du futur » (mai 2025, PDF)
- Data Center Dynamics — Google announces three new cable projects in the Americas
- France-Guyane — Rupture du câble Americas II, internet au ralenti en Guyane