Analyses

Mesurer sa souveraineté numérique : SovereigntyMap à l'épreuve

Partager via
kimoun.com décroche 100/100 sur SovereigntyMap, observatoire indépendant de la souveraineté numérique : ce que ce test révèle, et son angle mort ultramarin.
Mesurer sa souveraineté numérique : SovereigntyMap à l'épreuve

🇬🇧 Read in English : Measuring Digital Sovereignty: SovereigntyMap Put to the Test

En testant SovereigntyMap — le nouvel observatoire indépendant de la souveraineté numérique lancé par l’ingénieur Sylvain Rutten — kimoun.com a décroché 100/100, mention « souverain », label or — quand la moyenne française tourne autour de 54/100. Bonne nouvelle. Mais ce qui m’intéresse vraiment, ce n’est pas la note : c’est ce qu’un outil de mesure révèle quand on le manipule depuis la Guadeloupe, là où la souveraineté numérique n’est pas un sujet de colloque mais le quotidien.

Un observatoire pour rendre la souveraineté mesurable  

Oliver présente une carte d'Europe constellée de scores de souveraineté, entouré de tableaux de bord : enfin un moyen de mesurer la souveraineté, dans l'esprit d'Electricity Maps.

  Astuce

Un observatoire de souveraineté ne juge pas vos intentions : il mesure des faits techniques — où est hébergé votre site, qui gère votre DNS, sous quelle juridiction tombe votre messagerie.

On parle beaucoup de souveraineté numérique, et presque toujours sans critères. Quelles dépendances analyser ? Quelles garanties comparer ? Comment distinguer un engagement concret d’un argumentaire marketing ? C’est exactement le vide que SovereigntyMap vient combler : cartographier la dépendance cloud d’une organisation comme Electricity Maps cartographie l’empreinte carbone de l’électricité — rendre visible, comparable et discutable un enjeu jusque-là abstrait.

L’initiative arrive à point nommé. Le 26 janvier 2026, l’État a lancé son propre Observatoire de la souveraineté numérique, confié au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. SovereigntyMap, lui, est un projet indépendant et ouvert, qui n’attend l’autorisation de personne pour mesurer. Les deux ne s’opposent pas : ils éclairent le même angle mort. Car le constat est connu — selon le CIGREF, 80 % des dépenses européennes de logiciels et de stockage professionnel partent vers des entreprises américaines.

100/100, label or : ce que SovereigntyMap mesure  

Oliver pose la main sur un grand cadran affichant 100/100, label or, à côté des pictos hébergement, DNS et messagerie validés : kimoun.com 100/100 quand la moyenne française est à 54/100.

Un 100/100 ne tombe pas du ciel, et il place kimoun.com loin devant : à l’écriture de ces lignes, sur les 681 organisations françaises suivies par l’outil, la moyenne s’établit autour de 54/100. L’outil décompose ensuite la note par catégorie, et c’est là que ça devient instructif. Sur la fiche de kimoun.com : hébergement frontal 100/100, DNS 100/100, messagerie 100/100. Trois briques détectées en risque faible — hébergeur et DNS européens, messagerie sous juridiction européenne.

Fiche SovereigntyMap de kimoun.com : score de souveraineté numérique 100/100, mention souverain, label or

Détail amusant : l’outil a parfaitement vu que ma messagerie tourne chez OVH, là même où il s’est trompé pour l’hébergement (j’y reviens). Preuve qu’une messagerie souveraine se détecte aussi bien qu’elle se choisit.

Ce score n’est pas un hasard, c’est une suite de choix. Héberger sur une infrastructure européenne, garder un DNS maîtrisé, une messagerie qui ne livre pas vos échanges à une juridiction extra-européenne : ce sont les mêmes principes que j’applique aux projets que nous hébergeons — réversibilité, pas de lock-in, le client propriétaire de son code et de ses accès. La souveraineté ne se proclame pas, elle se construit brique par brique. Un outil qui la rend visible me va donc très bien.

Badge SovereigntyMap — kimoun.com, label or, 100/100 de souveraineté numérique
Kimoun.com, site souverain. Label or, 100/100.

Ce que j’ai remonté à l’auteur — et qu’il corrige déjà  

Oliver inspecte une redirection à la loupe : une vieille redirection oubliée a trompé l'outil sur son hébergeur, Gandi au lieu d'OVH — signalé et corrigé dans la journée.

J’évalue déjà mes sites et ceux de mes clients avec des indicateurs reconnus — Mozilla Observatory, les outils de Google. La souveraineté numérique me tient à cœur, alors j’ai voulu passer SovereigntyMap au banc d’essai dès sa sortie.

Dès le premier test, j’ai apprécié l’interface et la simplicité de l’outil. J’ai même découvert un petit bug, à cause d’une vieille redirection moisie sur le DNS de kimoun.com : je l’ai remonté à Sylvain. Sa réponse, dans la journée : les redirections seront désormais prises en compte, « on va intégrer ça ». C’est précisément comme ça qu’un projet ouvert progresse — au contact de cas réels.

  Attention

Un score automatisé reste une photo de surface : il lit ce qu’il détecte (IP, ASN, DNS, en-têtes), pas vos contrats, vos sauvegardes ni votre plan de reprise. 100/100 sur la carte ne remplace pas un audit de résilience réel.

Mesurer, oui — mais qui cartographie l’outre-mer ?  

Oliver éclaire d'un projecteur la Guadeloupe, absente de la carte d'Europe de l'outil : mesurer la souveraineté sans l'outre-mer, c'est ne voir que ce qu'on voit déjà.

« Une carte n’est pas le territoire qu’elle représente. »
— Alfred Korzybski, Science and Sanity, 1933

Une carte n’est jamais le réel : c’est un choix de représentation, et tout choix encode une hiérarchie. Le débat le plus connu sur cette question reste celui de la projection : celle de Mercator (1569), pensée pour la navigation, agrandit l’Europe et les hautes l du Nord et rapetisse l’Afrique et les régions équatoriales ; la projection de Gall-Peters, relancée par Arno Peters en 1973, a été promue comme une alternative « équitable » en surface. Aucune des deux n’est neutre — un simple choix mathématique décide de ce qu’on grossit, de ce qu’on rétrécit, et de ce qu’on laisse hors cadre. Une carte de la souveraineté numérique qui s’arrête à l’Europe continentale obéit à la même logique : elle reproduit un centrage, et l’outre-mer y devient l’angle mort.

Mon seul vrai regret, c’est donc la carte : la représentation de l’Europe, mais sans les territoires ultramarins. Et c’est dommage, parce qu’à mes yeux, ils sont précisément l’angle le plus intéressant du sujet.

Les régions ultrapériphériques sont l’Europe — et sa frontière la plus exposée sur la question de la souveraineté numérique. L’insularité ultramarine transforme chaque dépendance en pari vital. Ici, le « make or buy » des organisations européennes devient un « make or die » bien réel. On fabrique sa résilience localement — sinon c’est l’activité qui s’arrête net.

Autre élément de réflexion : le modèle centralisé français a recréé de l’ultrapériphérie sur un réseau pourtant a-périphérique par nature. C’est tout le sujet que je creuse, du câble sous-marin jusqu’à l’usage, jusqu’au jour où Internet s’arrête 72 heures — et jusqu’à la façon dont la valeur économique quitte le territoire via des plateformes lointaines.

Cartographier la souveraineté sans l’outre-mer, c’est ne mesurer que ce qu’on voit déjà. J’ai partagé le constat à Sylvain, qui m’a aussitôt rassuré : l’ultramarin arrive sur la carte. Tant mieux. Parce que pour parler sérieusement de souveraineté, il faut aussi accepter de regarder là où elle se joue le plus durement.

Questions fréquentes

Non, ce sont deux choses distinctes. L’État a lancé son Observatoire de la souveraineté numérique le 26 janvier 2026, confié au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. SovereigntyMap est un projet indépendant et ouvert, porté par l’ingénieur Sylvain Rutten, dans l’esprit d’Electricity Maps. Les deux sont complémentaires : ils éclairent le même angle mort, l’un par la donnée publique, l’autre par une cartographie ouverte.

Non. C’est une mesure automatisée de faits détectables — hébergeur, DNS, messagerie, traceurs. Elle ne lit ni vos contrats, ni vos sauvegardes, ni votre plan de reprise. C’est un excellent point de départ, pas un audit complet : la preuve, le cloud de kimoun.com est resté classé « inconnu » par l’outil. Le score mesure ce qu’on voit de l’extérieur, pas toute votre chaîne de dépendances.

Il s’appuie sur l’adresse IP et l’ASN du serveur pour remonter au datacenter et à son pays. La limite, c’est qu’une vieille redirection peut tromper la détection : sur kimoun.com, une redirection du www vers l’apex restée chez Gandi a fait croire à un hébergement Gandi, alors que le serveur est chez OVH depuis plus de dix ans. Je l’ai signalé à l’auteur, qui prévoit de gérer ce cas.

La première version se concentre sur l’Europe continentale. J’ai signalé à l’auteur l’absence des régions ultrapériphériques — qui sont pourtant l’Europe, et sa frontière la plus exposée sur le sujet. Il l’a noté et prévoit de les ajouter. C’est exactement le genre d’angle mort qu’un observatoire ouvert peut corriger vite.

Oui. La fiche propose « Signaler une erreur » et « Demander une réanalyse ». Mes deux retours — la détection des redirections 301 et l’absence de l’outre-mer — ont été pris en compte dans la journée. C’est un projet jeune, ouvert et réactif : le meilleur profil pour un outil de mesure qui s’améliore au contact du terrain.
Discuter sur WhatsApp